Jeudi soir. Je suis pressé. Une soirée Halloween commence à 20h au lycée Couffignal, et Pierre-Julien, l'un des organisateurs, m'a naturellement invité à y prendre part. Étant en retard, je m'y rends à vélo pour aller plus vite. Cela dit, mon empressement résulte plus de mon impatience que de la nécessité d'être ponctuel : lorsque j'arrive, la soirée n'a pas vraiment démarré. En compagnie de mon hôte, je dépose mes affaires au vestiaire, et nous retournons dans la salle arrangée pour l'occasion : toiles d'araignées pendant par-ci par-là, squelette accroché au mur, grandes marmites de breuvages mystérieux derrière le comptoir... et bien sûr, baffles, estrades, projecteurs, néons et machine à fumée. On me propose des lombrics dans leur lopin de terre. En fait, il s'agit de bonbons roulés entre les mains et plongés dans un saladier de cookies pulvérisés.
Petit à petit, la salle se remplit. Les gens affluent dans la salle, se mettent plus ou moins timidement à bouger en rythme. Un jeune homme, qui semble s'apprêter à faire des acrobaties, retient l'attention générale, mais ne parvient qu'à faire la roue, et les regards finissent par se disperser. Des cercles de danseurs se forment, remplissant à peu près l'espace disponible.
Je ne sais pas trop comment, mais, comme à chaque fois, un déclic se produit en moi. La musique qui entre dans mon cerveau ne s'arrête plus là et se propage dans mes membres. Ma nuque s'agite, mes épaules se secouent, mes bras s'étendent, mes mains s'animent, mon dos se courbe, mes jambes se chassent, mes pieds se frottent au sol. Mon corps devient celui d'un pantin : la musique est mon marionnettiste. Mon centre de gravité bouge sans arrêt, ce qui revient à dire que je danse comme... un déséquilibré. Parfois, je me laisse tomber sur le dos. Mes jambes basculent alors par-dessus ma tête, mes pieds retrouvent le plancher des vaches, et sans interrompre ma danse, je me retrouve à la verticale. Ceux qui me voient dans cet état pour la première fois sont pour le moins étonnés ; quant aux autres, ils avaient hâte de revoir cette démonstration d'exaltation.
Cependant, mon déchaînement ne se fait pas sans perte d'énergie, et, au bout d'un moment, je me retire discrètement. Avec l'allure d'un zombie, ce qui s'insère parfaitement dans le thème de la soirée, je me rends aux sanitaires, où je me réhydrate et souffle un peu. De retour dans la salle, je suis plutôt tempéré, voire aussi véloce qu'un escargot neurasthénique, mais pas pour longtemps. Je récupère peu à peu, et finalement, un rythme qui me plaît, un éclairage stroboscopique ou un mouvement que je trouve m'entraîne dans une nouvelle perte de limites et un nouveau cycle.
Quand je ne suis ni vidé, ni en surcharge d'énergie, je m'imprègne de l'ambiance. J'essaye un masque qui me rend presque aveugle, a fortiori au milieu de la fumée et de la lumière stroboscopique. J'imite un voisin. À la suite de Pierre-Julien, je danse avec le squelette décroché du mur. Mon hôte me porte sur son dos. Avec d'autres danseurs, nous nous tenons par les épaules : concentré de chaleur humaine. Nous transpirons tous, mais nous avons depuis longtemps dépassé le stade de nous en soucier. L'atmosphère est chargée d'humidité, mon T-shirt est imprégné de sueur, mes cheveux se collent à mon front. Nous scandons "Hey, hey !" en rythme. Nous levons les jambes l'une après l'autre. Nous faisons la queue leu leu. Nous hurlons. Nous dansons la macarena. Nous pogottons. Nous chantons des bouts de mélodie.
Un point de côté se fait sentir. Ouille... Aurais-je oublié de respirer ? Mais la soirée se finit à temps pour m'empêcher d'en être trop gêné. Cela dit, il réapparaîtra de façon récurrente le lendemain, et des courbatures me feront souffrir les jours suivants. Mon bilan : j'ai passé une très bonne soirée. Merci PJ !